Le paradoxe du frein invisible : quand trop vouloir réussir ralentit la réussite
Dans un monde où la performance est célébrée comme un idéal incontournable, la quête de réussite devient souvent une mécanique rigoureuse, volontariste, parfois même fébrile. On se fixe des objectifs ambitieux, on élabore des plans d’action, on surveille les résultats, on s’ajuste. À première vue, tout cela semble sain, vertueux, motivant. Et pourtant, un phénomène paradoxal se glisse dans cette dynamique : plus on cherche à tout prix à réussir, plus on risque d’en saboter les conditions favorables. Ce paradoxe n’est pas une affaire de motivation ou de compétence. Il s’agit d’un déséquilibre plus subtil, plus insidieux : un excès de volonté peut devenir un frein à la réussite.
Ce n’est pas un problème de détermination, mais de posture intérieure. Et c’est souvent invisible, voire inconscient.
Le piège du contrôle de la perfection : vouloir trop bien faire, c’est parfois mal faire
« Être clairvoyant, c’est trouver le juste milieu entre la simplification mutilante et le perfectionnisme paralysant. » Euphorismes de Grégoire
Managers ou dirigeants d’entreprise, sportifs de haut niveau ou sportifs du dimanche, étudiants, professionnels en transition… toute personne focalisée sur un objectif ambitieux, quel qu’il soit… tous peuvent être confrontés à ce biais : la suractivation du mental stratégique, qui veut tout anticiper, tout maîtriser, tout verrouiller. Cette hypervigilance se traduit par une forme de tension cognitive : on pense à tout, tout le temps, on multiplie les scénarios, on doute, on s’agite.
Mais ce mental hyperactif, au lieu de sécuriser la réussite, finit par en limiter les conditions. Il génère du stress, réduit la capacité d’adaptation et coupe l’accès à l’intelligence intuitive et créative, pourtant essentielle dans les environnements incertains et complexes que nous vivons.
Ce besoin de contrôle devient alors un facteur de rigidité. On confond vigilance et crispation, implication et agitation, exigence et perfectionnisme. La fluidité disparaît. Et avec elle, la qualité de présence qui permet d’agir juste.
Prenons deux exemples. Un étudiant surinvesti dans ses examens commence à tout planifier heure par heure, programme par programme, dort mal car il n’arrive pas à suivre rigoureusement son plan, et perd ses moyens le jour J : la surcharge mentale l’empêche d’accéder à ce qu’il sait vraiment. Ou encore ce manager qui, pour assurer une réunion stratégique, veut tout prévoir en amont, jusqu’aux réponses de ses interlocuteurs : trop focalisé sur son scénario, il devient moins réactif, moins à l’écoute, et rate le bon moment pour faire passer son message. Dans les deux cas, le contrôle excessif freine la performance au lieu de la favoriser.
Le stress de la réussite crée ses propres obstacles
Sous la pression de réussir, le corps se tend, la respiration se raccourcit, la perception se rétrécit.
Ce sont là des réactions biologiques bien documentées. Des recherches menées par l’Université de Yale (Arnsten, 2009), puis confirmées par des travaux plus récents publiés dans médecine/sciences (2021), ont démontré que le stress aigu ou chronique entraîne une désactivation du cortex préfrontal, zone du cerveau responsable de la prise de décision, du raisonnement et du contrôle émotionnel. Le stress agit alors comme un court-circuit biologique, détournant l’énergie du cerveau rationnel vers les circuits émotionnels et réflexes. Cette désactivation nuit à la capacité à analyser, à prioriser, à rester lucide. Une autre étude publiée sur le site Planet-Vie (ENS, 2020) montre également que cette perturbation du cortex préfrontal compromet l’élaboration de réponses adaptées face aux agents stresseurs, qu’ils soient physiques ou psychologiques.
Autrement dit, sous pression, nos capacités cognitives les plus fines sont mises en veille, tandis que les circuits réflexes et émotionnels prennent le dessus.
On entre alors dans une spirale descendante : plus la pression monte, plus les capacités diminuent. Le discernement baisse, les relations se tendent, les erreurs s’enchaînent. Le stress affecte aussi la mémoire de travail, cette fonction cognitive qui nous permet de maintenir temporairement des informations en mémoire tout en les manipulant activement pour accomplir une tâche, de réagir avec justesse dans des environnements exigeants. Ainsi pouvons-nous, par exemple, faire un calcul mental, suivre un raisonnement complexe, ou garder en tête les points clés d’un échange tout en y répondant. Elle joue donc un rôle central dans l’adaptation en temps réel aux situations complexes, aux prises de parole, ou aux prises de décision sous contrainte. Une étude comparative récente (Dahbi & El-Mir, 2020) a montré que des états émotionnels négatifs persistants, souvent induits par le stress ou la dépression, entraînent une réduction significative de la performance de cette mémoire de travail.
Entre surinvestissement et contre-performance!
De plus le sentiment d’urgence accentue encore ce besoin de contrôle, créant un climat mental où l’on surinterprète les signaux faibles et où l'on agit dans la précipitation.
Nous voilà pris dans une boucle contre-productive : plus le stress monte, plus la performance baisse, même si l’intention est sincèrement tournée vers l’excellence.
Dans certains cas, cette pression peut même aller jusqu’à la rupture : burn-out, décisions précipitées, conflits internes, perte de sens. Selon une étude de l’INRS (France) de 2022, plus de 52 % des travailleurs français déclarent un niveau de stress jugé élevé, et près d’un quart évoquent une altération de leur santé mentale liée à des objectifs trop exigeants ou mal régulés. Tout cela au nom d’une idée de la réussite, poursuivie de manière déséquilibrée!
Lâcher prise n’est pas renoncer, c’est changer de point de regard
Face à cette tension intérieure, le mot "lâcher prise" peut faire peur. Il est souvent interprété comme un relâchement, voire un abandon. Or, lâcher prise n’est pas renoncer, c’est s’ajuster.
C’est déplacer son centre de gravité pour retrouver de la stabilité. Jean-Philippe Lachaux, chercheur en neurosciences cognitives, le décrit dans son ouvrage Le cerveau attentif (2011) comme une compétence attentionnelle qui permet de relâcher une forme de contrôle rigide pour mieux réorienter l’énergie mentale vers ce qui compte vraiment.
Lâcher prise, dans ce sens, c’est arrêter de lutter contre ce que l’on ne maîtrise pas, pour mieux se mobiliser là où l’on a un vrai pouvoir d’action!
Le vrai levier de la réussite durable, ce n’est pas la tension, mais l’équilibre subtil entre engagement et relâchement. Comme un coureur de haut niveau, le leader performant est celui qui sait mobiliser sans crisper, s’engager sans se cramer, et tenir la distance sans perdre de vue le sens.
Rosette Poletti et Barbara Dobbs, dans leur ouvrage L’Art de lâcher prise (2019), soulignent que cette capacité n’est pas innée, mais peut se cultiver par l’attention, la respiration, la conscience de ses pensées et une forme d’acceptation active. C’est une posture intérieure qui soutient la performance sans tension inutile.
La réussite durable est en quelque sorte une danse subtile entre tension utile et relâchement stratégique.
Quelques pistes concrètes pour sortir du piège du « trop vouloir »
Voici quelques leviers pour réguler cette dynamique de surcontrôle :
Prendre conscience des signaux de suractivation : tension dans la mâchoire, agitation mentale, besoin irrépressible de tout gérer soi-même.
Travailler la respiration : lente, ample, régulière. C’est le levier le plus accessible pour calmer le mental et détendre le corps.
Se fixer aussi des objectifs d’état intérieur : par exemple, viser la clarté, la fluidité, la confiance, en plus des résultats opérationnels.
Pratiquer des micro-pauses conscientes : quelques secondes de recentrage avant une réunion ou une décision importante peuvent tout changer.
S’autoriser à ne pas tout savoir : accepter l’incertitude, faire confiance à l’intelligence collective, déléguer avec discernement.
Pour réussir plus, apprenez à en faire moins, mais mieux
Une stratégie de performance ne consiste pas à en rajouter sans cesse, mais à choisir finement ce qui crée un vrai levier. Il s’agit d’apprendre à se réguler soi-même, à cultiver une posture intérieure qui soutient, plutôt d'être un frein.
Le plus grand accélérateur de réussite est parfois... le ralentissement juste.
Apprendre à s’arrêter pour mieux repartir. À respirer pour mieux décider. À écouter pour mieux orienter. C’est une leçon que j’ai souvent observée, autant dans le sport de haut niveau que dans l’accompagnement des dirigeants : ceux qui performent durablement sont ceux qui savent s’arrêter, s’ajuster, retrouver du sens dans le mouvement. Ils ne cherchent pas à gagner plus vite que les autres, mais à durer pour aller plus loin, en restant alignés avec eux-mêmes.
C’est là, selon moi, que se joue la vraie stratégie de la réussite. Je le répète souvent en séminaire :
« Il est urgent de ralentir car nous sommes extrêmement pressés! »
Philippe Leclair
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