S’ancrer pour penser juste : la stratégie silencieuse du corps
Dans l’univers professionnel, on accorde volontiers toute notre attention à la pertinence des idées, à la solidité des arguments, à la maîtrise du discours. Mais il y a une autre dimension, souvent négligée, qui pèse silencieusement dans la balance de nos interactions : la posture corporelle. Je l’ai observé maintes fois, chez des dirigeants, des formateurs, des sportifs… ce que le corps transmet précède souvent ce que les mots expriment. Ce n’est pas qu’un détail. C’est un levier.
Nous ne pensons pas uniquement avec notre tête. Nous pensons, décidons, interagissons avec l’ensemble de notre corps. Et notre posture — nos appuis, notre souffle, notre axe, notre regard — agit comme un véritable amplificateur ou brouilleur de signal, selon qu’elle est habitée ou négligée.
Le corps agit sur le mental (et inversement)
La posture ne se contente pas de refléter notre état intérieur : elle le façonne, le conditionne, parfois même l'oriente. Dans une célèbre étude menée à la Harvard Business School, la chercheuse Amy Cuddy a démontré que le fait d’adopter une posture d’ouverture pendant seulement deux minutes — épaules détendues, regard posé, pieds bien ancrés — entraîne des modifications hormonales mesurables : une hausse de la testostérone, associée à la confiance, et une baisse du cortisol, l’hormone du stress.
Mais au-delà de ces effets biochimiques, ce que cette étude révèle, c’est l’influence profonde de notre posture sur notre manière d’être au monde.
Le corps influence notre rapport à la situation, à l’autre, à nous-mêmes :
Un corps contracté limite la respiration, rétrécit le champ attentionnel et amplifie l’état de vigilance anxieuse.
Une posture voûtée envoie au cerveau un signal de retrait, de découragement — souvent inconscient mais agissant.
Un regard fuyant, enfin, diminue la qualité de contact, donc la portée de notre message.
À l’inverse, un corps aligné, respirant librement, ancré dans l’instant, offre un socle au discernement. Il permet au mental de ralentir, de s’éclaircir, et à la personne de se sentir plus présente, plus cohérente, plus capable.
La posture influence la relation et l’autorité
Dans un contexte professionnel, éducatif ou même personnel, la posture est un langage non verbal permanent.
Ouverture ou crispation : tout se transmet!
Elle parle pour nous avant même que nous n’ouvrions la bouche. C’est un message silencieux mais clair, que chacun capte intuitivement :
transmettons-nous de l’assurance ou de l’hésitation ?
sommes-nous ouverts ou fermés ?
inspirons-nous confiance ou diffusons-nous une tension latente ?
J’ai souvent observé cette scène : une personne s’apprête à prendre la parole devant un groupe. Elle s’avance, les épaules légèrement rentrées, les bras plaqués le long du corps, le regard fuyant. Elle n’a encore rien dit, mais déjà, le public ressent quelque chose : une tension, une gêne, un manque d’ancrage. L’attention se disperse. Les esprits décrochent. Le corps a parlé avant les mots.
Et inversement, une autre personne entre en scène. Elle prend un instant, s’ancre sur ses appuis, respire, regarde la salle. Tout se pose. L’écoute se crée. Sa présence précède son discours.
Une posture droite, un regard posé, une respiration calme créent un tout autre climat : celui de la disponibilité, de la solidité, de l’attention.
Ce que le corps dit, l’équipe l’entend. Et elle y répond. Le public aussi. Et il réagit de façon spécifique— parfois avant même de comprendre pourquoi.
Adopter une posture, c’est bien plus qu’une attitude extérieure : c’est un acte de présence conscient, une manière délibérée de s’engager dans l’instant avec cohérence et intention, bien au-delà du leadership.
C’est un choix stratégique : comment je me tiens, c’est comment je me positionne face à un auditoire, à une discussion tendue, à une décision importante… et, plus largement, face à la vie elle-même, avec tout ce qu’elle comporte d’incertitudes, de défis et d’opportunités.
C’est une manière de dire sans un mot : « Je suis là, pleinement engagé, ancré dans l’instant, et je choisis de tenir ma place.
Reprendre contact avec son socle corporel
Travailler sa posture, ce n’est pas « bien se tenir » au sens scolaire. C’est se réconcilier avec ses appuis, son axe, son souffle.
S’entraîner à aligner sa posture (appuis, axe, souffle) : un acte stratégique
Pour donner à votre parole un socle, à vos décisions une assise, et à votre présence une densité
Quelques questions pour amorcer ce retour à soi :
Est ce que je ressens mes appuis ? Sont-ils stables, ou suis-je sur la défensive, prêt à fuir ? Est-ce que je ressens un véritable ancrage physique, ou bien une instabilité intérieure qui se traduit dans ma manière de me tenir ?
Quand je parle en public, suis-je porté par ma colonne vertébrale, dans un alignement fluide de la tête aux épaules, du bassin jusqu’aux pieds — ou bien affaissé, replié, coupé de mon axe ?
Dans une situation difficile, mon souffle est-il ample ou retenu ? Thoracique ou abdominal ?
La posture stratégique commence par une présence à soi lucide et bienveillante. Elle ne se décrète pas : elle se cultive, par un entraînement régulier, une attention constante et une pratique consciente
La posture est un acte stratégique
Dans un monde saturé de mots, d’images, de promesses, de bruit… le corps reste un ancrage fiable.
C’est lui qui, quand tout s’accélère, nous rappelle l’essentiel : être là, vraiment là dans l’instant présent.
Votre posture est l’expression silencieuse de votre alignement intérieur. Elle parle de votre confiance, de votre clarté, de votre capacité à rester centré malgré la pression. Et c’est souvent elle qui ouvre la voie avant même que vous ayez pris la parole.
Ce langage silencieux du corps n’est pas un simple complément, mais un fondement. Il constitue la base sur laquelle je construis mes accompagnements, qu’il s’agisse de dirigeants, de sportifs, de managers ou d’étudiants.
Revenir à l’écoute du corps, l’habiter pleinement, le considérer comme un partenaire de décision et d’action, c’est amorcer une transformation profonde. C’est là, selon moi, que commence toute stratégie de performance durable — quel que soit le domaine d’activité.
En travaillant votre posture, vous ne faites pas que « mieux paraître ». Vous donnez à votre parole un socle, à vos décisions une assise, et à votre présence une densité.
Et si la prochaine réunion stratégique — ou simplement la prochaine journée — commençait… par un instant d’ancrage corporel?
Philippe Leclair
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