Le cerveau collectif en action : les neurones miroirs en première ligne

Un matin, j’entre dans une salle de réunion. Rien n’a encore été dit, mais l’atmosphère est déjà lourde. Je perçois une tension diffuse, un agacement qui flotte dans l’air. Quelques regards évités, des postures rigides. Et très vite, je sens moi-même une nervosité monter. Pourquoi ? Rien ne m’est directement adressé. Mais quelque chose se joue, sous la surface. Et ce quelque chose, ce sont nos neurones miroirs.

Ce que les neurosciences nous révèlent

Les neurones miroirs ont été découverts par hasard dans les années 1990, dans un laboratoire de l’université de Parme. En observant l’activité cérébrale de macaques, les chercheurs ont remarqué que certaines zones du cerveau s’activaient non seulement lorsque le singe effectuait une action (par exemple, attraper une cacahuète), mais aussi lorsqu’il observait un autre individu faire la même chose.

Ce phénomène a depuis été observé chez l’humain grâce à l’imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle notamment). Ces neurones, situés dans le cortex prémoteur et le lobe pariétal, s’activent aussi bien lorsqu’on agit que lorsqu’on observe autrui agir, ressentir ou exprimer une émotion.

👉 Leur fonction est essentielle : ils nous permettent de comprendre les autres de l’intérieur, en simulant intérieurement ce qu’ils vivent. C’est un des piliers de l’empathie incarnée, cette capacité à "ressentir avec" avant même de "comprendre".

Le piège du mimétisme émotionnel

Ce mécanisme d’empathie automatique présente un revers, surtout dans les contextes collectifs.

Les neurones miroirs, ces messagers silencieux

Sans conscience, nous devenons des vecteurs de propagation émotionnelle.

Quand quelqu’un exprime du stress, de la colère ou de l’inquiétude, nos neurones miroirs répliquent cette émotion à l’intérieur de nous — souvent sans que nous en ayons conscience. Notre propre corps réagit : le rythme cardiaque s’accélère, les muscles se tendent, la vigilance monte.
Et si nous ne sommes pas attentifs à ce qui se passe en nous, nous finissons par réagir à notre tour, nourrissant involontairement la dynamique émotionnelle initiale.

Ce phénomène est particulièrement visible dans les contextes à forte charge émotionnelle :

  • Une réunion de crise où un leader manifeste de la panique.

  • Un désaccord mal géré dans une équipe qui vire à la confrontation.

  • Une classe agitée qui répond inconsciemment à l’agitation intérieure de l’enseignant.

Sans conscience, nous devenons des vecteurs de propagation émotionnelle.
Et c’est là que commence la spirale : plus je suis réactif, plus j’amplifie le signal, et plus les autres réagissent à leur tour.

Leadership et influence émotionnelle

« Il n’est pas nécessaire de parler pour être entendu, il suffit d’être présent. » Euphorismes de Grégoire

Dans le champ du leadership, les neurones miroirs jouent un rôle aussi discret que fondamental.
Un leader — même sans parler — exerce une influence émotionnelle permanente sur son environnement. Sa posture, son attitude, son rythme respiratoire, son regard… tout est capté, amplifié, répercuté.

Un manager crispé, tendu, impatient, aura tendance à installer une atmosphère de vigilance, voire de repli, dans son équipe.
À l’inverse, un leader ancré, serein, pleinement présent, va sécuriser émotionnellement son entourage et favoriser une meilleure coopération.

Et cela va plus loin : dans des environnements instables ou incertains, le leader devient une forme de régulateur central.
Il peut diffuser de la confiance — ou de la confusion.

👉 La question clé devient alors : que suis-je en train d’exporter, consciemment ou non ?

La conscience de soi comme antidote

Heureusement, nous ne sommes pas condamnés à cette réactivité. Développer sa conscience de soi, c’est apprendre à repérer les micro-signaux internes : respiration qui s’accélère, mâchoire qui se crispe, pensées qui s’emballent… C’est mettre de la conscience là où tout va très vite.

Cela demande un entraînement progressif :

  • Respirer profondément pour revenir au corps.

  • Identifier et nommer l’émotion ressentie (« je sens de l’agacement », « je suis inquiet »).

  • Prendre un court instant pour choisir sa réponse, plutôt que d’agir sous le coup de l’impulsion.

Comme le rappelle Daniel Goleman, dans L’intelligence émotionnelle, c’est cette capacité à s’observer en action qui distingue les leaders efficaces : "Ils ne se contentent pas de maîtriser leurs émotions, ils savent aussi en réguler les effets sur leur entourage."

Ce type de travail est au cœur de la maîtrise émotionnelle. Il ne s’agit pas de nier ou de bloquer ses émotions, mais de ne plus leur laisser les commandes. Sortir du mode subi, réactif. Redevenir acteur de son impact, c’est gagner en maîtrise personnelle et c’est changer la dynamique autour de soi.

Une responsabilité collective à cultiver

Nous vivons dans un monde où les signaux émotionnels circulent à toute vitesse, parfois amplifiés par les outils numériques, les canaux de communication internes, ou les interactions multiples d’une journée. Comprendre les neurones miroirs, c’est aussi reconnaître que nous avons un pouvoir d’influence émotionnelle réciproque, permanent, souvent inconscient. Et que ce pouvoir peut soit nourrir un climat de confiance et d’ouverture, soit alimenter des tensions chroniques.

Développer cette conscience, à l’échelle individuelle et collective, c’est agir sur la qualité des relations, sur le bien-être, sur la performance durable.

Philippe Leclair

Cet article vous a plu ? Partagez-le avec vos proches .. N’hésitez pas à nous faire part en commentaires de vos expériences et réflexions ... Parce que c'est de la diversité des idées et des points de vue que naissent les meilleures dynamiques collectives!

Précédent
Précédent

S’ancrer pour penser juste : la stratégie silencieuse du corps

Suivant
Suivant

Stress et maîtrise de soi : activez votre intelligence corporelle